La Guinée-Bissau, longtemps marquée par une gouvernance fragmentée, des entreprises publiques perçues comme des espaces de privilèges et une économie sous tension permanente, engage aujourd’hui une inflexion stratégique visant à restaurer l’autorité de l’État et la discipline institutionnelle. Dans ce contexte de transition politique, la décision de mettre fin à la gratuité de l’électricité pour les employés de l’EAGB s’inscrit dans une volonté plus large de rompre avec des pratiques héritées, sources de déséquilibres financiers et de défiance citoyenne. Derrière cette mesure ciblée se dessine une redéfinition du rapport entre service public, responsabilité individuelle et équité nationale, révélatrice d’un pouvoir qui cherche désormais à agir sur les structures plutôt qu’à composer avec les habitudes.
Cette décision traduit une mutation profonde de la doctrine de l’État. Pendant des décennies, les entreprises publiques ont fonctionné comme des zones d’exception, où la proximité avec l’appareil étatique ouvrait droit à des avantages déconnectés de toute logique d’intérêt général. En mettant fin à cette gratuité, le gouvernement de transition engage une opération de vérité : le service public ne peut survivre s’il se nourrit de ses propres contradictions.
Au cœur de cette rupture se trouve la figure du président de la transition, Hortam N’tam, dont la venue au pouvoir a introduit une grammaire politique nouvelle. Sans emphase, sans rhétorique tapageuse, il inscrit l’action publique dans une logique de responsabilité et de cohérence. Faire payer l’électricité aux agents de l’EAGB n’est pas un geste punitif ; c’est un acte fondateur. Il signifie que l’État cesse de se protéger de lui-même, qu’il accepte enfin de s’appliquer les règles qu’il exige du citoyen ordinaire.
Cette posture place le président Hortam N’tam parmi ces dirigeants panafricains de la génération montante, pour qui la souveraineté ne se proclame pas mais se construit, patiemment, par la réforme des mécanismes internes. La souveraineté commence là où l’impunité recule, où le favoritisme est désarmé, où la norme redevient la même pour tous. Dans un pays où l’accès à l’électricité demeure un défi quotidien pour la majorité, maintenir des privilèges internes relevait d’une fracture morale autant que sociale.
Cette mesure réinstalle un principe cardinal : nul ne peut durablement gouverner un peuple au nom de l’équité tout en cultivant l’exception pour soi-même. En assumant cette ligne, le nouveau pouvoir brise les chaînes invisibles d’une idéologie ancienne, faite de concessions permanentes et de renoncements silencieux.
La transition bissau-guinéenne ne se juge pas à la promesse, mais à la capacité de l’État à se réformer par des actes concrets, parfois austères, toujours structurants. Un pouvoir qui accepte de mettre fin à ses propres privilèges commence déjà à réconcilier l’État avec la nation.
Berthe Dallo
