En Libye, le pouvoir ne se transmet pas encore par des institutions solides, mais par des équilibres précaires, souvent scellés dans la peur et la force. L’assassinat de Seif al-Islam Kadhafi s’inscrit dans cette continuité tragique : celle d’un État qui peine à transformer ses conflits en processus politiques lisibles. Ce meurtre n’est pas seulement une disparition individuelle. Il marque un nouvel épisode dans la longue dérive d’une transition inachevée.
L’appel à la retenue lancé par Mohamed Menfi doit être compris comme un geste de stabilisation dans un espace public saturé de tensions. Dans une Libye fragmentée, où la parole politique peut devenir une arme, rappeler à la discipline du discours relève déjà d’un exercice de souveraineté. Il s’agit moins de calmer l’émotion que d’empêcher son instrumentalisation. Car chaque crise devient, presque mécaniquement, un terrain de recomposition pour les forces en présence.
Seif al-Islam occupait une place singulière dans l’imaginaire national. Héritier contesté, figure chargée de mémoire, il représentait à la fois un passé lourd et une hypothèse politique encore ouverte. Sa candidature avortée avait révélé l’incapacité du système libyen à trancher démocratiquement les débats sensibles. En disparaissant dans la violence, il emporte avec lui une question que les urnes n’ont jamais pu régler : celle du rapport entre héritage, réconciliation et légitimité.
Derrière l’émotion, les calculs avancent. Dans un pays divisé entre Tripoli et Benghazi, entre Dbeibah et Haftar, chaque événement majeur devient un levier stratégique. La mort de Seif al-Islam peut faciliter certaines convergences opportunistes, comme elle peut nourrir de nouvelles fractures. Le danger réside dans cette banalisation de l’élimination politique, perçue comme un raccourci vers la stabilité.
Le discours officiel sur la justice, l’enquête et l’absence d’impunité vise à restaurer une crédibilité institutionnelle largement entamée. Il tente de rappeler que l’État ne peut se construire sur des zones d’ombre. Mais sans élections crédibles, sans consensus minimal sur les règles du jeu, cette parole reste fragile, exposée à l’usure du scepticisme populaire.
Pour le continent africain, la trajectoire libyenne demeure un avertissement. Elle montre les conséquences durables d’une transition placée sous influences multiples, sans véritable socle panafricain. L’absence d’une vision commune laisse prospérer les rivalités internes et les dépendances externes.
La Libye est aujourd’hui face à une alternative simple et redoutable : continuer à laisser la violence décider à sa place, ou accepter enfin que seule la souveraineté populaire peut refermer les plaies de son histoire.
Emy Muamba
